Le Théâtre soviétique après Staline

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Le Théâtre soviétique après Staline, Paris, Institut d’Etudes slaves, 2011, 520 p., 130 ill. (rééd. révisée et complétée). ISBN 978-2-7204-0479-5

Histoire du théâtre soviétique (institutions, mise en scène, scénographie, critique, théorie esthétique, jeu de l’acteur) durant le Dégel (1953-1964).

Le terme de « dégel », emprunté au roman d’llya Ehrenbourg (1954), recouvre pour les spécialistes de l’histoire politique une période relativement courte, allant du printemps 1953 (mort de Staline) à juin 1957 (victoire de Khrouchtchev sur le groupe antiparti). Il est employé ici pour toute la période khrouchtchévienne car le théâtre, s’il a subi les contrecoups de différentes phases de durcissement, n’en poursuit pas moins sa régénération, surtout entre 1956 (XXe Congrès) et 1964. Durant cette période, les hommes de théâtre dénoncent la pesanteur, voire l’absurdité des règlements administratifs, la hiérarchisation sclérosante des fonctions artistiques, l’autoritarisme des responsables à tous les niveaux : ministériel, régional, municipal. Le système des valeurs craque de toutes parts. La débâcle commence avec la mise en question du réalisme, la contestation de l’enseignement de Stanislavski, la nécessité d’inventer de nouveaux codes éthiques et esthétiques. La création « par la base » de deux collectifs phares : le Sovremennik (1956) et la Taganka (1964), prouve d’une part, le relâchement du dirigisme d’État et, d’autre part, la valorisation du compagnonnage qui s’oppose au collectivisme imposé. Déjà fortement discrédité par les attaques révisionnistes, les règles du réalisme socialiste s’assouplissent, ce qui permet un renouvellement des modes d’expression à tous les niveaux : écriture dramatique, jeu, décors, mise en scène.
1953-1964 : un fossé sépare ces deux dates. En un peu plus d’une décennie, le théâtre soviétique a bien changé et la marge de manœuvre des artistes s’est accrue. Même si le mécanisme de la libéralisation va s’enrayer et si l’élan réformateur va tourner court à la fin des années 1960, la période a été féconde. Elle a engendré les principaux metteurs en scène des deux décennies suivantes (Tovstonogov, Efros, Efremov. Zakharov, Ploutchek, Lioubimov). Et de nombreuses compagnies (Théâtre de la Satire et Grand Théâtre dramatique à Leningrad, Mossovet, Sovremennik, Taganka, Théâtre Central pour Enfants, Théâtre Maïakovski à Moscou) ont connu alors leurs premières heures de gloire.
Les références constantes, depuis 1987, à cette période si intensément chargée d’espoirs, montrent à quel point elle a compté dans l’histoire du pays et des individus. Les réformateurs des années cinquante deviendront trente ans plus tard des militants de la « perestroïka » et se lanceront une deuxième fois dans la bataille pour sortir de la stagnation, conquérir davantage de liberté, d’autonomie, de confiance de la part des autorités de tutelle. Mais leurs espoirs seront à nouveau déçus, car la Russie qui va émerger des cendres de l’URSS se détournera résolument des utopies communautaires, fraternelles et généreuses du « socialisme à visage humain » auquel nombre d’artistes et d’intellectuels avaient cru et croyaient encore.