Dossier Du spirituel au théâtre et au cinéma

Dossier Du spirituel au théâtre et au cinéma, études de M.-C. Autant-Mathieu, Stéphane Poliakov, Fabrice Pruvost, Hélène Henry, Christine Hamon-Siréjols, Liisa Byckling, Stéphanie Lupo, Ada Ackerman et Crista Mittelsteiner, rassemblées et présentées dans La Revue russe, n°29, Paris, 2007.

De Copeau à Grotowski, de Stanislavski à Vassiliev, la question du mystère de la création scénique, relais ou avatar de la création divine, reste posée. On l’aborde souvent en filant la métaphore d’une représentation assimilée à un rituel, d’un travail théâtral conçu comme une « mission » de la part du comédien-prêtre officiant devant des « disciples » rassemblés dans un théâtre-temple. Les fanatiques d’un théâtre « pur », d’un théâtre « d’art », à vocation éthique voire éducative s’opposent farouchement aux amateurs de divertissements commerciaux, d’activités ludiques et frivoles propres au « star system ». Cette opposition reste vivante, pertinente et d’actualité.
L’objet de ce recueil n’est pas d’alimenter la polémique, en défendant la cause des artistes spiritualistes contre le mercantilisme des producteurs de spectaculaire. Des documents nouveaux, ou soumis à une relecture critique, ont permis de mettre à jour des aspects secrets, méconnus ou occultés d’artistes de théâtre et de cinéma russes. Passée sous les fourches caudines de l’historiographie officielle, l’œuvre de ces artistes présente une image lisse, compatible avec les canons esthétiques et philosophiques en vigueur. Mais dès lors que l’on examine les « hors d’œuvre » (brouillons, notes de travail, journaux intimes, correspondance) l’importante partie immergée de l’iceberg apparaît. La découverte est de taille pour Stanislavski, sacré « père du réalisme socialiste » au théâtre ou pour Eisenstein dont les films ont fait la gloire du cinéma soviétique. La querelle qui opposa les constructivistes aux vitalistes dans les années 1920 s’alimente à des sources souvent gardées secrètes : les nombreux courants occultistes et ésotériques de la fin du XIXe siècle. Certains artistes aux conceptions philosophiques indésirables furent contraints d’émigrer. La plupart s’adapta, enfouissant les documents compromettants dans les tréfonds des archives, feignant de tout renier, tandis que les responsables de leur « héritage » se hâtaient, dans les publications officielles, de balayer les traces compromettantes.
A l’inverse de Stanislavski qui, sous la pression des événements politiques et idéologiques, afficha à la fin de sa vie ses recherches sur la matérialité du corps en essayant de faire oublier son intérêt pour « la vie de l’esprit », Anatoli Vassiliev s’est éloigné peu à peu du réalisme psychologique pour revendiquer aujourd’hui un théâtre spirituel plongeant ses racines dans la philosophie orthodoxe et l’idéalisme platonicien.
Quels qu’aient été les efforts déployés par les matérialistes pour le faire oublier, les sciences de l’esprit, les sciences occultes, la métaphysique ont aussi partie liée avec le jeu qui repose sur l’apprentissage d’une technique mais aussi sur l’irrationnel de l’inconscient créateur, le mystère de l’intuition et de l’inspiration. C’est ce que les études ici rassemblées viennent rappeler.